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Thread poster: Thierry LOTTE

Thierry LOTTE  Identity Verified
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Dec 23, 2003

de :

"Science"
Washington
(Extraits)


"Assister à la naissance d'un langage en direct"


En une vingtaine d'années, réunis au sein d'une même école, des enfants sourds nicaraguayens ont inventé un nouveau langage des signes. Un trésor pour les scientifiques qui cherchent à comprendre comment se forme une langue.

SCIENCE (extraits)
Washington

Lorsque le Nicaragua a créé une école pour les sourds, à la fin des années 70, les enseignants - qui entendaient tous normalement - se sont efforcés d'apprendre aux enfants à lire sur les lèvres, ainsi qu'à lire et à écrire l'espagnol. Mais, en dehors de la classe, ces derniers se sont mis à communiquer selon leurs propres règles. Les professeurs ont remarqué les étranges gestes de "mime" que leurs élèves commençaient à échanger. Quelques adultes ont jugé utile d'en apprendre certains afin de mieux communiquer avec les enfants. Mais, apparemment, aucun d'eux ne s'est rendu compte qu'ils assistaient à la naissance d'un langage.
Vers le milieu des années 80, des linguistes ont découvert le langage des signes nicaraguayen (LSN) et se sont immédiatement aperçus qu'il s'agissait d'une langue en train de se développer, et non d'un simple jeu de charades. Ils savaient qu'ils venaient de tomber sur un véritable filon du point de vue scientifique. "C'est un cas unique", dit Steven Pinker, spécialiste en sciences cognitives au Massachusetts Institute of Technology (MIT). En effet, explique-t-il, pour la toute première fois, des chercheurs avaient "la possibilité d'observer, en temps réel, comment naît la structure d'une langue qui se crée".
Personne n'a appris le moindre signe aux écoliers. Issus de familles sans problème auditif et provenant de villages des quatre coins du pays, la plupart d'entre eux ne possédaient qu'un grossier "système de signes maison" leur permettant de s'exprimer dans le cadre familial. Mais, dès qu'une masse critique d'enfants et d'adolescents ont été réunis, ils ont créé un système évolutif de signes et de règles de grammaire pour relier tous ces signes de façon significative. "Ce langage est né dans le bus scolaire, dans la cour de récréation et dans la rue", explique Ann Senghas, psycholinguiste au Barnard College, à New York.
Evidemment, les enfants n'avaient nullement conscience que la fusion rapide de leurs gestes en un système unique alimenterait l'un des débats les plus enflammés que la linguistique ait jamais connus. Les enfants possèdent-ils dès la naissance un prétendu "outil d'acquisition du langage", une capacité innée pour la syntaxe qui les prépare à construire une langue à partir de quelques bribes éparses de linguistique, selon l'hypothèse dont le célèbre Noam Chomsky s'est fait l'ardent défenseur ? Ou, comme beaucoup d'autres le croient, les enfants ont-ils tout simplement des stratégies générales pour résoudre les problèmes, apprendre à communiquer étant l'un des plus immédiats et des plus urgents auxquels ils sont confrontés ?
Le débat a tendance à devenir idéologique - "plus religieux que scientifique", estime Dan Slobin, psycholinguiste à l'Université de Californie à Berkeley, qui penche pour la seconde solution. Mais il rebondit grâce à quelques cas particuliers, comme le LSN, dans lesquels les linguistes s'efforcent de distinguer l'inné de l'acquis. Mais, la plupart du temps, les données sont suffisamment riches et variées pour se prêter à un grand nombre d'interprétations, et le LSN ne fait pas exception à la règle.
L'un des premiers linguistes présents au Nicaragua était Ann Senghas, qui a fini par rejoindre le laboratoire de Steven Pinker en tant qu'étudiante de troisième cycle au MIT. Dès le début des années 90, elle a travaillé à exhumer "l'enregistrement fossile de l'émergence d'un langage" - même si le fossile était très récent. A cette époque, il y avait plus de dix ans que de nouveaux élèves arrivaient à l'école, et le langage devenait plus sophistiqué d'année en année. Ann Senghas voulait savoir qui était à l'origine de cette complexité croissante : les très jeunes enfants, les préadolescents ou les adolescents ? Si les plus jeunes étaient les architectes de ce langage, cela apporterait de l'eau au moulin des défenseurs de la thèse de l'inné.
Elle s'intéressa tout particulièrement à une forme de grammaire commune à tous les langages des signes connus, mais absente des langues parlées. Dans le langage des signes, on se sert de la localisation dans l'espace pour montrer qu'il existe un lien entre des objets ou des idées. Par exemple, si l'on fait le signe "tasse" à un certain endroit, suivi du signe "grand" au même endroit, cela signifie sans ambiguïté que la tasse - et pas nécessairement la personne qui boit - est grande.
Les utilisateurs de langages des signes n'ont pas toujours recours à cette construction grammaticale spatiale ; ils peuvent s'en passer. Comme dans n'importe quelle langue parlée, l'auditeur parvient généralement à comprendre une phrase ambiguë en fonction du contexte. Dès le début, les linguistes se sont aperçus que les utilisateurs du LSN avaient parfois recours à l'espace pour s'exprimer. Mais, au fil des ans, tandis que le LSN évoluait, les quelque 400 élèves utilisèrent l'espace de façon plus systématique pour préciser leur pensée.
Pour quantifier l'usage de la grammaire spatiale et savoir qui s'en servait le plus, Ann Senghas et Marie Coppola, de l'Université de Rochester, à New York, montrèrent un court dessin animé à quelques élèves et leur demandèrent de raconter à leurs camarades ce qu'ils avaient vu.
Les chercheurs filmèrent ces interactions et comptèrent tout simplement avec quelle fréquence et dans quel contexte ils avaient recours à la localisation dans l'espace. D'après leurs conclusions, publiées en juillet dernier dans la revue Psychological Science, les utilisateurs du langage des signes qui étaient arrivés dans un second temps à l'école (après 1983) avaient davantage recours à la localisation spatiale que ceux qui avaient intégré l'école plus tôt. La prévalence de la grammaire spatiale chez les enfants ayant rejoint l'école récemment - alors que ce groupe a une moyenne d'âge plus faible et parle ce langage depuis moins longtemps que le gros de la troupe - indique que l'usage de la grammaire spatiale est un phénomène relativement récent dans l'évolution de ce langage. D'autre part, au sein du groupe arrivé après 1983, ceux qui avaient intégré l'école (et avaient donc été exposés au langage) dès leur plus jeune âge (10 ans ou moins) étaient les plus enclins à utiliser cette nouvelle construction grammaticale. Ce qui, pour Ann Senghas, montre que les jeunes enfants "sont les créateurs du langage". Ce sont eux qui systématisent le LSN et le rendent plus grammatical.
Pourtant, Dan Slobin n'est pas convaincu que les enfants savent créer un langage dès leur naissance. Et il se demande si les plus petits sont les seuls innovateurs du LSN émergent. "Rien ne prouve que le LSN est produit par les enfants", affirme-t-il. Certes, les benjamins le systématisent en rendant les règles plus régulières et en établissant les normes de communication de la communauté. Mais les constructions grammaticales de base - notamment l'usage de l'espace pour montrer que deux choses sont liées - étaient déjà présentes au sein du premier groupe d'élèves, indépendamment de leur âge lors de leur intégration. Ceux qui sont arrivés très jeunes s'expriment mieux, de même que les personnes ayant appris une deuxième langue dans leurs jeunes années la parlent mieux que celles qui commencent à l'âge adulte, explique Dan Slobin.
Cette thèse est soutenue par Lila Gleitman, psycholinguiste à l'Université de Pennsylvanie, à Philadelphie. La naissance du NSL est selon elle le cas particulier d'un processus bien connu : la transformation d'un ensemble de langues complètement différentes en pidgin ou créole. Quand des personnes de langues maternelles diverses doivent communiquer, elles créent un "langage de contact", ou pidgin, à partir d'un vocabulaire et d'une structure grammaticale basiques. Un exemple de ce phénomène a été longuement étudié dans les plantations de bananes de Papouasie-Nouvelle-Guinée, où les travailleurs provenaient souvent d'îles isolées sur le plan linguistique.
Alors, ces jeunes Nicaraguayens inventent-ils totalement un langage, en activant un programme inné ? Ou les plus jeunes se contentent-ils de perfectionner les règles d'un langage établi par des enfants de tous âges pour résoudre ce problème social qu'est la communication ? Lila Gleitman reconnaît que les données peuvent être interprétées de diverses façons. "Lorsqu'on connaît bien tout ce qui a été écrit dans ce domaine, on peut soutenir des positions très opposées sans passer pour un imbécile."
Pendant ce temps, le LSN continue à évoluer. Aujourd'hui, la priorité de Dan Slobin consiste à étudier l'évolution de la grammaire au fil des générations successives. L'usage de la vidéo permet désormais d'en conserver de bons enregistrements, ce qui n'était pas le cas lorsque le langage des signes américain a été systématisé. Quant aux origines de langues parlées comme l'anglais ou le français, elles "se perdent dans la nuit des temps", dit Steven Pinker, du MIT. Même lorsque des langues créoles se sont développées, à une époque plus récente, "personne n'a pris de notes pendant qu'elles voyaient le jour".



Laura Helmuth


[Edited at 2003-12-23 01:55]


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